- Père j’ai peur.
- Ce n’est rien mon fils, je suis là, je suis là.
Kornog, fils unique d’Orthégon se blottit contre son père. Les grondements sourds déchiraient le silence de leur paisible nuit. Son lit semblait rétrécir au fur et à mesure que les hurlements des cieux se rapprochaient d’eux et il sentait son jeune fils de dix printemps frissonnant au creux de son aisselle. Son impuissance face à ses frissons était là sa plus grande peine.
- Mère me manque dit le jeune Kornog.
- Elle me manque aussi mon fils …
Le regard trouble et les yeux humides, Orthégon fixait le plafond de sa demeure.
- … elle me manque…
Les sanglots plein la voix il mit quelques secondes à réaliser que les larmes coulaient, en silence, sur son visage. Chaque fois que les cieux montraient leur colère les larmes coulaient sur le visage du veuf.
C’était il y a cinq printemps, à quelques cycles près, mais pour lui c’était hier.
Mélusine, sa défunte épouse, était au centre du village avec les autres femmes et toutes ensembles elles s’affairaient à préparer les prises de la chasse nocturnes. Dans ce village situé en bord de mer et entouré par la forêt les femmes préparaient la nourriture et les hommes chassaient péchaient ou cultivaient la terre, chacun ayant sa préférence. Orthégon péchait et cultivait la terre.
La vie des villageois étaient bien remplis car à ces taches s’ajoutaient les enfants ; bien que la plupart s’amusaient sur le sable il fallait quand même les surveiller. Izumo regroupait près de cinquante familles vivant toutes en harmonie les unes avec les autres ainsi qu’avec les éléments naturels les entourant. C’était primordial puisque la forêt nourrissait les habitants et les habitants nourrissaient la forêt ; bien évidemment les habitants se passeraient bien de nourrir la forêt mais les plus faibles sont une menace pour leur survie. Il en est de même pour la mer qui prend les pécheurs les moins méritants.
- Mélusine, ma douce.
- Oui mon cher et tendre ?
- Je pars chasser les animaux de l’océan avec mes compagnons. Soit prudente et prend soin de notre fils.
- Toi soit prudent et ne perd pas ta pierre de vie, je ne saurais que faire sans toi lui répondit-elle les yeux pleins d’amour.
- Même si les cieux hurlent je reviendrais toujours à toi.
Elle lui mit la pierre autour du cou et l’embrassa. Le pécheur toucha sa pierre et l’embrassa également. Il se demandait par quelle magie cette pierre pouvait indiquer toujours le même endroit, en l’occurrence le mont Izumo la montagne sacrée.
Il sortit de sa demeure, une cabane comprenant une pièce de vie et une chambre, et s’arrêta dans l’encadrement de la porte pour regarder l’océan ; il se tourna pour sourire à son épouse avant de partir rejoindre les autres pécheurs qui l’attendait.
- Tu as du mal à quitter ton épouse Orthégon ?
- Elle est si belle et je l’aime tellement.
- Je dois bien avouer que Mélusine est l’une des plus belles femmes de notre village, hein les gars ?
- Ouai … pour sur … chanceux … j’en serais presque jaloux répondirent les autres pécheurs.
- Mais c’est ma femme ironisa Orthégon.
La discussion terminée ils mirent les voilent en direction de l’horizon, leurs pierre de vie autour du cou. Comme avant chaque départ Orthégon détacha son collier et tendit son bras droit devant lui afin de vérifier que la pierre était toujours active ; cette dernière commença à ce diriger vers l’île et, rassuré, il la rattacha à son cou.
Une brise poussait tranquillement les frêles esquifs vers le large, il faisait beau, la mer était calme et les différents pièges regorgeaient de poissons. Les pécheurs, deux par deux, se réjouissaient de leurs prises et espéraient avoir assez de nourritures pour le village pendant plusieurs cycles.
Sur le chemin du retour les vagues grossissaient et l’horizon s’assombrissait.
- Les cieux vont hurler dit Orthégon. J’espère que nous seront rentrés avant que leur colère n’arrive sur nous.
L’horizon était aussi sombre que les abysses, les grondements étaient si fort qu’ils faisaient vibrer le corps des pécheurs et d’immenses lignes blanches parcouraient les cieux devant eux claquant en un bruit assourdissant lorsqu’elles touchaient l’océan. Des vagues hautes comme trois hommes déferlaient sur les bateaux obligeant les pécheurs à n’avancer qu’à la seule force de leur bras. Tous étaient inquiets pour leur vie mais avant tout pour leur famille et tous se demandaient ce qui pouvaient ce passer au plus près des cieux déchainés.
La colère des cieux avait surprit tous les villageois car les cieux ne se déchainaient jamais sur l’île. Tout le monde s’affolaient, les un essayant de rentrer la nourriture dans les cabanes pour les protéger de la pluie, les autres courant à travers le village en cherchant leurs enfants et leur cabane.
Le souffle des cieux était puissant et les cabanes bougeaient faisant craquer le bois dans un sinistre bruit. Mélusine, recroquevillé dans un coin, serrait Kornog contre elle et lui bouchait les oreilles avec ses mains afin d’atténuer le bruit déchirant des lignes blanches. Elle leva la tête, chercha des yeux un espoir dans la colère des cieux mais elle ne vit que le chaos : le ciel était d’un noir abyssal, si noir qu’il aurait fait de l’ombre à la nuit, les fissures blanches le déchiraient puis éclataient en un fracas monstre pour en donner naissances à d’autres et plusieurs cabanes furent emporter vers les cieux.
La jeune femme était terrorisée par ce qui lui arrivait mais elle l’était d’avantage pour ce qui pourrait arriver à son époux aussi, dans son désespoir elle se mit à prier Susanoo, dieu des mers et des tempêtes, pour le salut de leur vie.
Alors que le ciel s’éclaircissait les pécheurs arrivèrent. Depuis la mer il avait vu qu’une fumée noire s’élevait du village, que plusieurs cabanes étaient éventrées et que des arbres étaient au sol. Tous coururent vers le village en criant le nom de leur femme, de leurs enfants. Des pleurs et des cris de joie se faisaient entendre dans le village. Orthégon courait lui aussi vers sa cabane mais plus il s’en approchait plus la fumée se précisait et plus les larmes montaient; il arriva à l’endroit où se dressait jadis sa demeure et tomba à terre en hurlant sa douleur. En lieu et place de sa cabane se trouvait un cratère profond comme un bras de chasseur et aussi grand que deux bateaux, les arbres entourant son ancienne demeure continuait de bruler. Orthégon hurlait sa douleur aux cieux qui lui avait prit les êtres qu’il chérissait le plus. Il pensa à mourir pour eux. Il voulut gravir le mont Izumo et défier les dieux pour qu’ils comprennent sa douleur. Pourquoi le bras des dieux avait atomisé sa demeure? Il ne voulait plus vivre sur cette terre meurtrière, lorsque tout à coup, un villageois lui apporta son fils.
Le malheureux veuf n’en croyait pas ses yeux et c’est tremblant comme une feuille exposé au souffle des cieux qu’il toucha le visage et les cheveux de son fils pour enfin le serrer contre son torse.
Il se mit à hurler, avec de la douleur dans sa voie, son bonheur.
- … terriblement.