I - Métis, planète-océan.
Un son cristallin retentit à travers le bâtiment. L'architecture était simple, sommaire, spartiate. Les murs de béton étaient peints de couleur vive, comme pour tenter de donner un côté joyeux et engageant à ce qui ressemblait, sommes toutes, à une vaste prison.
Dans une salle, un vieil homme se tenait dos au mur, face à une trentaine d'adolescents en uniforme debout derrière des pupitres de bois sombres. Le vieil homme était ventripotent, partiellement chauve, des lunettes rondes sur le nez, il portait une toge ceinte d'une bande de tissu pourpre. Parmi les adolescents, il n'y avait que des hommes, cheveux courts, crâne presque rasé. Tous portaient au poignet gauche une espèce de montre à affichage digital, et au poignet droit un bracelet argenté. L'uniforme était simple, noir, composé d'une paire de lourdes chaussures de cuir, un pantalon de toile fine et une veste couvrant une sorte de chemise fermée par des lacets de cuir.
Aucun signe distinctif, aucune fantaisie, les jeunes hommes se tenaient droit, arborant un visage neutre et attendaient l'ordre du vieil homme. Celui-ci n'attendis pas longtemps avant d'aboyer :« - Assis ! »
Comme un seul homme, les adolescents s’assirent derrière leur pupitre. Des écrans transparents jaillirent des bureaux et des images commencèrent à y défiler alors que le professeur déclarait de manière pédante:« - Bienvenue à l'Université Citoyenne d’Athènes. »
Bien sûr, il n'était pas là question de l'Athènes grecque que nous connaissons... La Goa'uld Athéna avait régné sur pléthore de mondes en la voie lactée, et tout autant après son arrivée dans la galaxie de Sagittaire parmi les armées de Kaer. Et bien sûr, la plupart de ces mondes lui avaient dédié une cité. Le monde auquel nous nous intéressons se nommait Métis. Il était couvert à 90% d'océans, et les 10% restants étaient répartis plus ou moins équitablement en 18 continents qui formaient tout autant de pays unifiés. La Goa'uld Athéna avait abandonné Métis depuis maintenant plus de 13 siècles, laissant les humains à leur sort sans leur laisser d'explication. La porte des étoiles avait fini par être oubliée, enterrée par le temps plutôt que par une quelconque révolte. Mais le résultat était le même : les esclaves s'étaient séparés en nations et la politique et les intérêts de chaque nation avaient entraîné guerres, commerce, diplomatie et traités divers. Les Goa'ulds étaient tombés dans l'oubli le plus total.
Athènes était la capitale de Mesmerie, le plus grand continent-île de Métis. L'Université Citoyenne d'Athènes (UCA) en était l'école la plus prestigieuse. Réservée aux garçons, bien sûr, car, bien que Métis ait été dirigée par une Déesse, son départ avait laissé la société errer vers des principes similaires à ceux de notre Grèce antique. Les femmes étaient considérées comme de vulgaire matrices, tout juste bonnes à enfanter et élever la marmaille à son plus jeune âge. Elles ne recevaient donc absolument aucune éducation et vivaient essentiellement cloîtrées à la maison, échangées contre une dot dès leur puberté lors de mariages arrangés. Les jeunes hommes grandissaient dans un environnement essentiellement masculin où on leur apprenait à aspirer à une perfection réduite à trois points : perfection du corps (la plus importante), perfection de l'esprit, et perfection citoyenne.
Ne vous y trompez pas, il n'y a rien là d'exemplaire ou à envier. La perfection du corps était travaillée dans les gymnasiums. Suivant des canons de beauté pré-établis, les hommes y pratiquaient le sport et se faisaient pouponner par des esclaves afin de tenter de se rapprocher des critères corporels parfaits. Peu importait que ces critères soient signes de bonne ou de mauvaise santé, de mort prématurée ou d'utilisation de substances dangereuse. Le perfection de l'esprit, selon leur conception, était tout aussi aberrante : curiosité, rapidité d'esprit, créativité, adaptation... étaient considérés comme des distractions. La perfection de l'esprit ne se caractérisait que par l'aptitude à apprendre par cœur divers concepts, textes philosophiques et autres principes et à les restituer, le plus souvent possible, sans porter la moindre attention au contexte ou à la pertinence de la citation... La perfection citoyenne, pour finir, correspondait à la place qu'occuperai l'homme dans la société Athénienne : il fallait déjà être fils de bonne famille pour réussir, c'était une condition sine qua non
pour intégrer les hautes sphères de la société. Fils de politicien ou de philosophe était le meilleur départ possible dans la vie. Montrer un beau corps et avoir un bel esprit permettait de rejoindre un mentor important. Le mentor était un concept pour le moins ignoble : il s'agissait d'un homme d'âge mûr, socialement important. Il utilisait son « apprenti » comme une sorte d'esclave dans ses tâches de tous les jours, ce qui était censé lui apprendre « les choses de la vie »... Notons qu'il était considéré comme normal, voir sain que le mentor ait des relations sexuelles régulières avec son « protégé » (mineur, voir très jeune, rappelons-le). Enfin, payer divers impôts fort élevés, collectionner les esclaves et participer à la vie politique et sociale de la cité étaient considérées comme des obligations pour qui souhaitait atteindre la perfection citoyenne.
Pour revenir à notre classe, car c'en était une, tous les jeunes hommes représentaient l'élite de la société et répondaient donc aux critères décrits ci-dessus. Ils avaient tous environ 15 ans et s’apprêtaient à suivre leur premier cours important : un cours de culture générale.
Le professeur claqua des doigts, et aussitôt un hologramme représentant une statue apparut devant la classe. La statue figurait deux femmes entrelacées dans une posture pour le moins lascive. Il s'agissait d'une œuvre plutôt rare, puisque les sociétés de Métis cultivaient essentiellement le culte de l'homme et de la perfection physique masculine. Souhaitant évaluer le niveau de ses étudiants, le professeur demanda alors :« - De quoi s'agit-il ? »
Il attendit un moment, qu'un étudiant manifeste son intention d'étaler sa culture devant ses camarades... Mais le silence régnait sur la salle.
Ne se démontant pas, le vieux professeur désigna un élève du doigt. L'écran de son pupitre afficha le mot « Edenis », c'était le nom de l'élève. Edenis se leva, croisa les bras derrière le dos et récita :« - Il s'agit d'une statue réalisée il y a un peu plus de onze siècles par Leonis d'Avins, artiste et ingénieur mesmériens plus connu pour ses travaux sur la géométrie dans l'espace et ses plans de bâtiments dont les ruines sont encore visibles au Sud d'Athènes. La statue représente... »
Il jeta un coup d'œil en coin à l'un de ses camarades avant de continuer, un sourire mauvais sur le visage :« -... la sœur et la mère de Youn durant... »
Il ne put continuer ses insultes : le dénommé Youn, situé deux rangs devant lui, sur la gauche, se leva violemment, le pourpre aux joues, la mâchoire inférieure avancée. Tandis que l'écran sur le pupitre affichait « Youn », il se mit à hurler des insultes à l'intention d'Edenis tout en se dirigeant vers lui, bien décidé à effacer physiquement le sourire idiot qui déformait les traits de son camarade.
Le professeur ne montra aucune réaction particulière. Un des carreaux de ses lunettes devint pourpre : il consultait son ordinateur personnel. Un bref instant plus tard, alors que Youn s’apprêtait à frapper Edenis au visage, celui-ci prenant une posture défensive, un bref éclat bleu troubla le verre de lunette. Aussitôt, les deux jeunes hommes s'écroulèrent sur le sol en hurlant et en se tenant le poignet droit. Le bracelet d'argent qu'ils portaient tous les deux vrombissait et grésillait alors qu'il leur envoyait des décharges électriques d'une incroyable intensité. La torture dura environ une minute, jusqu'à ce que le professeur décide d'y mettre fin. Il ordonna alors aux deux jeunes hommes de se lever et de regagner leur pupitre. Ceux-ci s'exécutèrent sans demander leur reste tandis que le vieil homme les informait qu'ils auraient une retenue chaque soir pendant les trois mois à venir.
Vous devez trouver la punition sévère... Et l'usage de châtiment physique sur des étudiant doit vous paraître barbare. C'est un fait. Néanmoins, il n'y a rien de surprenant de la part de cette société.
J'ai mentionné plus tôt le fait que l'esclavage avait toujours lieu sur cette planète. « Esclavage » est un euphémisme. Toute personne n'étant pas un citoyen était un esclave. Les clandestins, ou ceux que nous appellerions des « sans-papiers », ainsi que ceux qui ne pouvaient s'acquitter des taxes étaient réduits à l'esclavage. Les esclaves n'avaient pas le droit d'avoir de nom, ils n'étaient que des numéros. Et pour que leur statut d'être-objet soit bien clair, ils était tous « carnimorphés » de la même manière. Qu'est-ce que le carnimorphage ? Il s'agit d'un procédé qui permettait aux Métis de manipuler les chairs. Il avait été initialement inventé pour permettre aux jeunes gens d'atteindre la perfection physique sans avoir à se fatiguer : une machine, le carnimorpheur permettait de changer les paramètres d'un corps qui y entrait afin de lui donner la taille, la corpulence, la musculature et le visage souhaité. Même les empreintes digitales étaient modifiées ! Cependant, après avoir été un moment à la mode, les carnimorpheurs montrèrent leur sombre visage : le procédé réduisait considérablement la durée de vie de son utilisateur. Il y eut même certains incidents lors desquels les utilisateurs ne sortirent pas vivant de leur carnimorpheur. Le procédé fut vite interdit pour protéger les citoyens... Mais les autorités décidèrent que c'était, par contre, une solution idéale pour s'occuper des esclaves : un physique standard, commun à tous les esclaves permettait de les distinguer facilement, et une durée de vie réduite à 30 ou 40 ans évitait d'avoir à se poser des questions éthiques du genre « faut-il entretenir ou euthanasier un esclave incapable de travailler ? ».
À la lumière de cette facette de la société Métis, la façon dont ils traitaient les jeunes semble moins surprenante, n'est-ce pas ?
Pour en revenir à notre cours de culture-générale, le vieux professeur désigna un nouvel élève. Celui-ci portait des lunettes devant ses yeux gris, des cheveux châtains clairs, presque blonds, légèrement plus longs que ses camarades, ce qui était clairement un défis au règlement. Une légère ombre commençait à naître autour de sa bouche, signe que la pilosité faciale de l'adolescent n'allait pas tarder, dans les mois à venir, à le forcer à se raser. Ses traits étaient plutôt communs, rien d'exceptionnel ne le rendait particulièrement laid ou beau.
Le jeune homme se leva, tandis que l'écran situé devant lui indiquait « Meshel ». Il déclara d'un ton monocorde :« - Cette statue représente les incarnations de deux déesses antiques...
- … deux SENTIMENTS.
Le coupa le professeur.- Deux déesses,
s'entêta Meshel, argumentant, d'après le poète antique Menesla de Speres, deux déesses qui n'ont pas le droit d'entrer dans l'Olympe car elles ne sont pas assez importantes pour cela. »
Le professeur pinça les lèvres, l'air contrarié. Le verre de ses lunettes devint pourpre alors qu'il consultait son ordinateur afin de vérifier les sources de l'élève. Mais il dut se rendre à l'évidence : Meshel avait raison. Il lui fit signe de continuer mais lui envoya tout de même une décharge d'intensité modérée par le biais de son bracelet afin de lui apprendre à ne pas contredire ses professeurs.« - La déesse de droite est Némésis, on le voit à plusieurs détails : son menton légèrement avancé, en signe d'agressivité, son regard dur et froid, son expression farouche. Elle porte les cheveux courts, comme les combattants. Némésis est l'ancienne déesse de la juste colère, on l'appelle aussi la déesse de la vengeance, même si c'est moins approprié. »
Le professeur acquiesça silencieusement avant de demander.« - Et l'autre ?
- À gauche, sa compagne est Aïdos. Cette déesse est associé à un sentiment particulier qui n'a pas vraiment de traduction dans notre langue moderne. C'est le sentiment que quelqu'un de chanceux doit ressentir en face d'un infortuné, une sorte de honte. C'est aussi le sentiment que l'on doit avoir lorsqu'on s'adresse aux Dieux, et c'est donc aussi une forme de respect. Aïdos est plus petite que Némésis, plus frêle aussi. Elle baisse les yeux et son visage semble hésitant, et en même temps heureux.
- Quelle relation lie ces deux « déesses » ?
- D'après les textes mythologiques, Aïdos serait la fille du titan Prométhée alors que Némésis serait celle de l'océan... Mais quelques sources les présentent comme issues de la tête de Zeus, c'est pour cela qu'on les considère parfois plus comme des sentiments personnifiés que comme des déesses. Cette dernière interprétation ferait d'elles des sœurs, de toute évidence l'artiste a ignoré cette version pour cette statue car il les représente comme maîtresses, or, à l'époque, si la représentation d'amours homosexuels était fréquent dans les fresques et sur les statues, la représentation d'amour incestueux était tabou.
- Que peux-tu nous dire d'autre sur ces « déesses » ?
- Elles sont très peu connues, mais la légende veut qu'elles étaient inséparables. Zeus leur donnait des tâches à accomplir, et lorsque ces missions débutaient, leurs disputes débutaient aussi. Elles se séparaient le temps d'accomplir leur mission, chacune d'elle œuvrant à sa manière dans une sorte de compétition avec l'autre. Némésis était impulsive et violente avec ses ennemis, mais peu réfléchie et plutôt naïve, tandis qu'Aïdos, au contraire, planifiait absolument tout, mais était plutôt timorée et faible. Elles déclenchaient usuellement les hostilités de manière conjointe, et leur ennemi était incapable de s'extirper à la fois des plans d'Aïdos et des griffes de Némésis.
- Pourtant, elles ont une place de choix dans la mythologie antique de Métis, n'est-ce pas ?
- Oui, il est dit que Zeus était allié à un autre Dieu que défia Kaer, un titan. Athéna désobéit à son père et rejoignit les rangs de Kaer. Cela mit le roi des Dieux dans une colère folle, et il envoya Némésis et Aïdos tuer Athéna. Les deux déesses firent semblant de se rebeller contre Zeus et de rejoindre elles aussi les rangs de Kaer qui, naturellement, leur ordonna de rejoindre Athéna, la fille de Zeus. Mais les navires de guerre préparés par Kaer se perdirent et son armée s'égara. Athéna, la sage, savait qu'elle ne pouvait pas guerroyer sans base pour s'approvisionner. Elle conquit alors Métis et en fit sa base qu'elle laissa à gouverner à Némésis et Aïdos. Mais le fait d'être perdue loin de Zeus n'était pas suffisant pour détourner les deux déesses de leur mission, et elles continuèrent à manœuvrer contre Athéna. Hélas, quand arriva le jour d'agir, l'empressement de Némésis lui fit lancer ses assauts avant qu'Aïdos n'ait parfaitement refermé son piège. Athéna réussit à abattre Némésis et n'eut pratiquement rien à faire pour éviter les filets d'Aïdos. Elle captura les deux déesses et les emprisonna dans un temple pour l'éternité, dans un coffre forgé par Héphaïstos sur le modèle de la boite de Pandore. »
Le professeur attendit un moment. Son ordinateur était toujours allumé, il vérifiait chaque mot qu'avait dit Meshel. Mais tout était juste, il n'y avait rien à ajouter ou rectifier. Il fit signe au jeune homme de s'asseoir tandis que s'affichait sur son écran, en dessous de son nom : « Deux semaines de retenue pour insolence. ».
Un instant, les lunettes de Meshel s'assombrirent. C'était des lunettes réagissant à la lumière, censées protéger ses yeux : plus elles étaient exposées à une lumière intense, plus les verres devenaient sombre, et inversement. Mais la salle était sombre, pour que l'hologramme s'affiche mieux. Quiconque aurait vu ses verres s'assombrir brièvement aurait cru à un dysfonctionnement des lunettes. Nul ne se doutait que les yeux de Meshel, l'ombre d'un instant, s'étaient illuminés.